Sommaire

Les Maisons d'enfants et l'École active

Yvonne Hagnauer - 27 juillet 1944

Groupe d'enfants, assis en extérieur autour de GoélandÀ Sèvres, rue Croix-Bosset, Goëland et les enfants… (années quarante)

Lorsque l'Entr'aide d'hiver (Section de la Seine du Secours National) ouvrit ses Colonies de Vacances en Juillet 1941, elle ne savait pas que les nécessités impérieuses de la guerre l'obligeraient à transformer les Colonies de Vacances en Maisons Permanentes, et elle n'avait au départ aucune formule à imposer à tous les Directeurs de Colonies de Vacances qui devinrent, par la suite, Directeurs de Maisons d'Enfants.

Elle pensait à cette époque que les techniques scoutes enseignées d'une manière rapide à des moniteurs au cours de stages de dix jours suffiraient pour assurer le fonctionnement et l'ordre de la Maison Permanente. Mais notre équipe ne tarda pas à convaincre le Directeur, Monsieur Sirolle, de la nécessité d'aborder le problème de l'Éducation et de l'Enseignement dans les Maisons d'Enfants puisque les colons déficients devaient y faire un séjour d'au moins trois mois pendant lequel on ne pouvait rompre avec les disciplines scolaires, sous peine de voir l'enfant désorienté à son retour à l'École perdre l'année de scolarité. Nous rédigeâmes donc en octobre 1941 une série de petits conseils pédagogiques qui, imprimés en 1942, servirent de guide à toutes les Maisons d'Enfants.

Notre maison devint par la suite une sorte d'École-type où des moniteurs et des monitrices furent envoyés en stage avant de faire leurs premières armes dans d'autres Maisons d'Enfants.

À la vérité l'idée d'une école active m'était chère depuis longtemps. J'appartenais déjà au groupe "l'École Nouvelle" depuis de longues années et au sein de la section de la Seine du Syndicat des Instituteurs, nous avions fondé un groupement pédagogique destiné à faire connaître les travaux de Decroly, de Madame Montessori, le plan Dalton, l'École de Winnetka, la psychologie de Dewey… etc.

Chacun de nous dans sa classe avait déjà appliqué les méthodes actives qui nous étaient déjà si chères. Titulaire d'un cours complémentaire à trois années, il m'était facile d'expérimenter certaines réalisations de l'École qu'on appelle "nouvelle" (bien que les principes en aient été formulés il y a des siècles…).

Nous avions été puissamment aidés dans notre tâche par les visites aux Écoles nouvelles de province (École Freinet à Saint-Paul-de-Vence, École de Madame Seclet-Riou à Reims, École Decroly au Congrès International de 1937), par les expositions si riches des Écoles Maternelles, par le Congrès de Reims des Maternelles, où nous pûmes admirer cet enseignement si souple et si nuancé qu'un de nos collègues de la Fédération de l'Enseignement, le Professeur de Mathématiques Weber désignait par ces mots : "les germes d'un humanisme nouveau".

La Maison de Sèvres me paraissait propice à une expérience de cette nature pour plusieurs raisons :

1° - parce que la disposition des lieux nous permettait d'éviter les classes casernes, et ces désespérants dortoirs de certaines Colonies qui prennent vite, à cause du trop grand nombre d'enfants, l'aspect d'une chambrée mal tenue et triste.;

2° - parce que la proximité de Paris nous permettait de recruter relativement aisément un personnel de qualité qui pouvait rester en contact avec les bibliothèques, les Musées et les Cours qu'on dispense largement à Paris;

3° - enfin, parce que l'Entr'aide d'hiver, dirigée par un des créateurs des Ateliers-Écoles de la S.N.C.F., mettait libéralement des fonds à notre disposition et acceptait toutes nos suggestions, même coûteuses, pour le bien-être des enfants. Nous eûmes donc une tâche facilitée par le libéralisme intelligent et bienveillant de sa direction.

II - Organisation scolaire

Nous ouvrîmes donc dès octobre 1941 : 5 classes :

1° - Section Maternelle Cours Préparatoire (tenue par une Jardinière du Collège Sévigné);

2° - Section de Cours Élémentaire Ière année (tenue par J. Brunschwig);

3° - Cours Moyen Ière 2ème années, (tenu par S. Paulay, Normalienne de Paris détachée à Sèvres);

4° - Classe de préparation C.E.P. - D.E.P.P. tenue par Mademoiselle Pangrazzi (suppléante sans emploi à cause de la nationalité italienne de ses parents);

5° - Section de "récupération" composée en partie de retardées mentales récupérables, en partie de retardées pédagogiques, que nous remettions au niveau scolaire de leur classe par un travail uniquement individuel. Cette classe fut d'abord tenue par la Surveillante Générale, Mademoiselle Guyon, puis par Mademoiselle E. Pouxe, Étudiante en psychologie spécialisée également dans l'enseignement des anormaux.

À la rentrée scolaire d'Octobre 1943, le recrutement s'étant notablement amélioré, nous remplaçâmes notre Section de retardés par une Section de préapprentissage tenue (pour la partie professionnelle) par Mademoiselle Lucie Charles, ex-professeur de l'École Paul-Bert révoquée à la suite du décret sur les Sociétés Secrètes…

Actuellement nos sections se répartissent comme suit :

1° - Section Maternelle - Mademoiselle S. Meilmann

2° - Cours Préparatoire Élémentaire 1ère année - Mademoiselle Brunschwig

3° - Cours Élémentaire 2ème année - Mademoiselle Manessi

4° - Cours Moyen Ière - Mademoiselle Larive

5° - Section du D.E.P.P. - C.E P. - Monsieur Hippert

6° - Classe de Préapprentissage (Enseignement Couture et lingerie) - Mademoiselle Charles.

Le Dr. Serin, psychiatre - visite d'entrée

Les élèves sont dirigées dans les différentes sections après avoir subi diverses épreuves qui permettent d'établir :

I° - le niveau mental et intellectuel (plusieurs tests - voir dossier médico-psycho pédagogique de chaque élève)

2° - la valeur des acquisitions scolaires de l'enfant.

La plupart des tests subis par les enfants sont des épreuves individuelles qui évitent l'affolement des examens collectifs.

La classe a lieu trois heures chaque matin dans chacune de ces sections. L'après-midi, après la sieste et la promenade, entre 17h et 19h ont lieu les activités en liaison avec tous les exercices scolaires (dessin d'observation, peinture sur bois, sur céramique, imprimerie, couture, tissage, filage, dramatisation, confection de marionnettes, création de diorama, activités diverses d'histoire ou de géographie, jardinage… etc.).

Le moule rigide de la classe est alors brisé et les enfants sont répartis en divers groupes :

Le Dr. Serin, psychiatre - visite d'entréeLe Docteur-psychiâtre Serin,

1° - en tenant compte de leurs goûts et de leurs affinités;

2° - en exigeant cependant qu'un enfant ne passe pas plus d'une année dans un groupe de travail, car nous voulons éviter une spécialisation qui, au lieu de faire de la technique étudiée un moyen d'expression et de création, la transforme en apprentissage hâtif et prématuré.

Pour les jeux et les mouvements généraux les enfants sont répartis en équipes qui correspondent à peu de choses près à la répartition scolaire par sections.

III - Du choix des méthodes d'enseignement

Nous formions déjà dès le début une petite équipe unie. Il va sans dire que nous étions d'accord sur les principes fondamentaux de l'École active :

1° - respect de la liberté individuelle, du droit d'expression et d'action au sein d'une discipline sans rigidité et librement consentie;

2° - éveil et développement de l'esprit créateur (création du conseil des délégués d'équipe, de la coopérative scolaire, du Journal Scolaire, tous organismes gérés et dirigés par les enfants… etc.).

Restaient les méthodes à adopter : devions-nous les laisser à l'initiative personnelle des maîtres ou adopter une méthode unique pour toute l'École et nous y conformer sans dérogations ?

Un stage assez long à l'École Freinet à Saint-Paul-de-Vence, à l'École Montessori dirigée par Mademoiselle Brandt à Strasbourg me firent craindre les excès et le dogmatisme des créateurs de méthodes - (Freinet n'enseigne-t-il pas que l'homme ne peut être sain s'il n'est végétarien, Madame Montessori n'est-elle pas trop rigide dans divers enseignements (rythmique par exemple) ou dans l'utilisation de son matériel scolaire ?

Cependant deux courants nettement marqués eurent dès le début nos préférences :

1° - La méthode Decroly, si concrète et si vivante qui se saisit de toutes les techniques, de tous les moyens d'expression et qui met à la base de toute acquisition l'observation de ce qui vit;

2° - Pour l'enseignement des tout-petits, la méthode des Écoles Maternelles si en accord avec les principes de Decroly (globalisation par exemple, création de jeux éducatifs) et en même temps si française par son sens des nuances, son éveil de l'imagination créatrice (comparer le matériel des Écoles Maternelles à celui des Écoles Montessori, par exemple).

Notre petite équipe s'inspira tout naturellement de ces deux courants puisque la plupart de ses membres sortaient d'Écoles Maternelles de Paris, mais les jeunes qui s'initièrent chez nous eurent toute liberté pour appliquer les techniques qui leur semblaient les plus intéressantes.

Georges Hippert par exemple adopta un système de tâche par fiches qui s'inspire en partie de l'organisation Dalton et qui semble mieux convenir à sa tournure d'esprit et à ses conceptions qu'une classe à orientation Decrolyenne plus accentuée. (Désireux d'exposer ses propres conceptions il a rédigé un rapport que je joins à cet aperçu sommaire de nos méthodes et de notre état d'esprit).

En résumé, notre petit groupe initial n'a pas cherché à former plus particulièrement des disciples pour telle ou telle méthode. Il a simplement cherché à se servir de toutes les techniques et de tous les moyens d'expression qui libèrent le créateur dans l'enfant. Il a également désiré, par l'apprentissage constant du sens de la liberté et de la responsabilité, sauver les valeurs fondamentales que l'École Laïque nous a appris à aimer et respecter.

Sèvres, le 27 Juillet 1944.

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