Sommaire

Rapport Moral - Centres d'intérêts et problèmes pédagogiques…

par Roger Hagnauer (Bulletin de la Société des Amis de la Maison d'enfants de Sèvres - N° 24 Juin 1964 )

Le Monde Libertaire La Révolution Prolétarienne

Nos adhérents à qui nous réclamons sans discrétion non seulement leurs cotisations, mais encore de fréquentes participations supplémentaires à nos manifestations exceptionnelles, peuvent facilement apprécier la « rentabilité » de leur effort financier et l'efficacité de notre action.

Constater que nos comptes sont en ordre et que le contrôle fonctionne — ce serait insuffisant. On ne veut pas savoir seulement si ces dépenses sont exactement rapportées et calculées — mais surtout si elles sont justifiées.

On apprendra avec plaisir que la souscription pour Noël a rapporté encore plus de 1.000 nouveaux francs. Mais il faudrait joindre aux distributions générales et assez fastueuses de la nuit du Réveillon, des distributions supplémentaires, plus limitées, plus modestes, mais auxquelles nous attachons beaucoup de prix, car elles sont réservées dans la dernière nuit de l'année et le Jour de Pâques aux enfants qui sont exclusivement nôtres et qui ignorent les foyers familiaux particuliers.

Le parrainage des anciens et anciennes se traduit par l'octroi de quelque « argent de poche » à ceux qui continuent leurs études et reviennent chez nous chaque soir ou chaque semaine. Et les résultats obtenus justifient notre générosité. Que les « mobilisés » soient également assurés de notre solidarité. Encore faut-il qu'ils nous appellent, ou s'ils sont trop désintéressés pour solliciter eux-mêmes, que la vigilance de leurs camarades les signale à notre attention.

Ce n'est pas gaspillage. Nos lycéennes et lycéens, nos étudiantes et étudiants ne sont pas indignes de notre confiance. Les études continuées sous notre patronage produisent des fruits qui figurent à notre palmarès. Nos jeunes salariés portent dans leurs ateliers l'esprit de Sèvres. Tous s'acharnent à parfaire leur formation. Courageusement, ils veulent bénéficier d'une... « promotion sociale » dont ils prennent seuls l'initiative. Un ancien légionnaire, revenu d'Algérie avec de graves blessures, prépare son baccalaurèat moderne. Un jeune électricien, son baccalauréat technique. Un ouvrier qualifié du bâtiment, retour du régiment, veut devenir dessinateur industriel. Et l'on sait que, chaque année, une ou plusieurs de nos anciennes entrent dans l'enseignement général ou professionnel, ou musical. Sans parler de l'un de nos anciens, de l'une de nos anciennes, instituteurs volontaires en Algérie.

Notre parrainage n'est pas toujours suffisant.

Il n'est jamais inutile. Notre trésorière, à notre dernier conseil, se félicitait des rentrées de fonds provoquées par les remboursements de presque tous les prêts accordés. Et les défaillants ne sont sans doute que des retardataires.

Chaque dimanche, notre salle d'accueil est envahie par des ménages, souvent de petites familles. C'est une succursale de la Maison où les petites filles et les petits fils ignorent toute contrainte, et lorsque le papa ou la maman fronce les sourcils, les sourires qui se dessinent sur les visages des... vieux traduisent l'évocation des incartades d'antan dont les coupables aujourd'hui supportent d'autres charges. Après les mariages devenus traditionnels, les élus féminins ou masculins sentent vite qu'ici, alliance signifie adoption. Quel orgueil cependant lorsqu'il s'agit d'un « hymen-maison », lorsque les conjoints sont tous deux issus de la grande famille. Simone C… et Jean L… ont donné l'exemple. Dans quelques jours, l'un de nos anciens : André L…, devenu employé de la collectivité qui l'a élevé et formé, épousera Annie N…, qui, avec ses sœurs, compta longtemps parmi nos plus charmantes filles.

Cependant, ce bulletin qui précède des séances consacrées au centre d'intérêt : l'homme se déplace, devait accorder une place d'honneur à l'Amil'car n° 2, que nous devons sans doute à la générosité de notre administration mais qui, avec sa petite sœur la camionnette, permet à notre société d'assurer une partie non négligeable de sa mission : enrichir les loisirs de nos enfants, favoriser toutes les activités pédagogiques.

Cette année, son baptême fut solennellement célébré dans la cour d'honneur, et sa marraine : the « firth lady » de la Société : Mme Pédrot, brisa sur son flanc la traditionnelle bouteille... Naturellement, les photographes étaient présent. Hélas ! la gaîté ou l'émotion agitèrent l'appareil, et aucun des clichés ne portait « entiers » le fileul et la marraine. On n'aurait guère compris de telles amputations. Il a fallu se résigner à illustrer notre bulletin avec le car et les petits... Mme Pédrot nous en excusera...

Mais petits, moyens et grands ont déjà été transportés par le car le long des plus riants côteaux de l'Ile de France, dans les bois de Verrières, à Port-Royal, aux Andelys, sur le parvis de Notre-Dame. Il nous fut indispensable pendant les quelques jours que voulut bien nous consacrer, entre deux voyages lourdement chargés, notre grande amie Lotta Hischmanova, la présidente de l' Unitarian Service Commitee, qui depuis des années, entretient les relations entre nos enfants et leurs parrains canadiens. Celle qui reste la providentielle missionnaire, tentant de vaincre l'atroce misère des enfants coréens, indiens, autrichiens, grecs, s'offre comme seule détente deux ou trois jours de vacances — vacances laborieuses, car chaque année elle parle en tête-à-tête avec chacun de ses filleuls dans SA Maison de Sèvres, vacances cependant, car ici ses yeux ne se posent pas sur le douloureux spectacle d'une enfance sacrifiée — Vacances aussi, car elle peut revoir son Paris, où elle passa de longues années d'études et dont la libération, il y a vingt ans, l'encouragea à mener l'œuvre d'abnégation à laquelle elle s'est consacrée. Cette année encore, il fallut instituer un roulement sévère pour que tous nos enfants puissent l'accompagner au moins une fois dans l'Ami'lcar. Et une soirée fut, comme chaque année, consacrée à Paris nocturne. Entourée par Raymond Pédrot et Mme Pédrot, Goéland et Pingouin et nos éducatrices, elle écouta, sur la berge de la Seine, entre le Petit-Pont et le Pont au double, la chorale de la Maison chanter ses plus jolis airs, troublant et charmant des clochards et des amoureux...

Cependant, notre société a aussi comme but de diffuser les résultats des expériences menées dans la Maison.

Il faut bien reconnaître que les relations que nous publions ne sont pas à la hauteur des réalisations. Ce qui nous manque, c'est le temps ce sont aussi les moyens matériels. Il y a déjà toute une littérature autour de la Maison. Malheureusement elle est dispersée dans de nombreuses publications : journaux, magazines, revues, brochures. Et elle est loin d'apporter toute documentation désirable. Cependant. c'est un effort que nous entendons mener jusqu'à son terme, quoique chaque année les dossiers s'alourdissent.

Que l'on en juge par cette rétrospective sommaire qui prouve que presque tous les problèmes pédagogiques ont été traités dans la Maison : les séances de juin clôturant toujours une année de recherches et de travaux.

L'étude du milieu.

En 1949 on va du milieu local au milieu régional.
En 1950 on a exploré le passé et le présent du plus petit village de Seine-et-Oise : Rennemoulin.
En 1951 on s'est livré à un vaste essai de travail historique autour de Notre-Dame de Paris.

PROBLEMES PEDAGOGIQUES

En 1952 sur l'éducation musicale.
En 1953 sur l'Ecole Nouvelle et les programmes officiels.
En 1954 sur l'Expression enfantine.
En 1955 sur la lecture et la méthode globale.
En 1962 sur l'esprit des mathématiques et la méthode Cuisenaire Gattégno.
En 1963 sur l'évolution des mathématiques et la théorie des ensembles.

LES GRANDS CENTRES D' INTERET DECROLYENS

En 1956: Travailler : milieu rural. milieu urbain.
En 1957: Se loger : la Maison. — Maisons modernes et demeures du passé.
En 1958: Se nourrir. — Du jardin de nos enfants à la ferme briarde. — De la civilisation du blé à celle du riz.
En 1959: Se protéger, se vêtir.

La classe technique centrait tous ses travaux ses études. ses divertissements artistiques et littéraires :

sur la laine en 1955
la soie en 1956
le coton en 1959
la parure en 1960.

Mais les trois dernières années : 1962, 1963, 1964 ont permis de trouver un titre général singulièrement significatif pour les activités : l'Ecole, hors de l'Ecole.

Hors de l'Ecole, parce que l'on a épuisé au maximum les possibilités de déplacements, de voyages. Hors de l'Ecole, parce que l'on a systématiquement fait appel aux amis non-enseignants, artisans, techniciens, spécialistes, militants...

En 1962, c'étaient les meilleurs techniciens de l'urbanisme, c'était notre ami M. Georges Suant, maire d'Antony, qui initiaient nos enfants aux secrets de la construction moderne. En 1963, c'étaient les militants et les administrateurs de la Fédération des Coopératives, c'était particulièrement notre ami André Bayard, qui orientaient les recherches du côté des coopératives de consommation et de production. Cette année, pour la première fois. l'invitation — que vous trouverez à ce bulletin — porte les noms et qualités de tous ceux qui ont servi à nos enfants et à nos éducatrices, de guides. d'informateurs et de conseillers. On peut tout de même juger les initiatives de la Maison par la valeur de ces nouveaux amis. Le légendaire animateur de l'Aéropostale, un ancien ministre toujours grand Européen, un anthropologiste aussi savant que courageux explorateur, le chef du Service Universitaire de l'Aviation Civile, sans oublier des personnalités représentatives de la Haute Autorité : Charbon-Acier et du Conseil de l'Europe — et nos nouveaux amis des « Volontaires du Progrès » encadrés par des experts de la formation technique agricole.

Cette année, les déplacements auront eu quelque chose de miraculeux : Amil'car n° 2 a porté des équipes au Bourget, à Orly, à Strasbourg et à Luxembourg. Il vient d'en porter à Massy Palaiseau d'où le train et le bateau leur a permis de passer une demi-journée à Londres.

Pour compléter ces « confrontations de quelques civilisations contemporaine » et « la compréhension du monde dans lequel nous vivons », sans quitter la salle des fêtes, nos enfants ont vu sur l'écran les sources de l'Orénoque, le Groenland, les pays africains.

Une autre équipe a bénéficié du baptême de l'air sur le trajet : Paris-Le Touquet...

Sans doute, nos amis qui assisteront aux séances du jeudi 25 juin et du samedi 27 juin pourront-ils admirer... envier peut-être, cette collaboration de l'École et de la technique la plus moderne. Ils savent que la Télévision et la Radio sont installées chez nous. Que des magnétophones sont utilisés par le personnel enseignant. Que, grâce à M. Marie, providentiel bricoleur, et à Sirocco professeur d'éducation physique aux multiples activités marginales, nous disposons d'un équipement électrique que bien des théâtres pourraient nous envier.

Ils pourront retrouver les activités ordinaires de la Maison. Et. grâce à Gazelle et à nos amis du Conservatoire du X°, grâce aussi à nos anciennes. Jacqueline Z… et Nicole I…, à la chorale, à la flûte, au pipeau s'ajoutent maintenant de véritables concerts instrumentaux.

Mais il ne faut pas que nos amis se laissent bercer par le ronronnement du succès et la séduction du luxe.

Ce n'est pas la technique qui explique les succès de l'œuvre.

Ce sont les succès de l'œuvre, obtenus d'abord avec les « pauvres moyens du bord », au prix de sacrifices consentis par tous, qui ont appelé et justifié l'intervention de la technique.

En fait on a toujours prolongé l'école, hors de l'école. Seulement on a utilisé les camions de l'Entr'aide pour aller à Versailles et à Rennemoulin. C'est par le métro, avec marche à pied à l'aller et au retour... que l'on a visité le Musée de l'Homme, le Musée du Louvre, Notre-Dame, le Marais, le quartier Latin, Saint-Germain-des-Prés, Cluny, Sèvres...

C'est avec notre vieil Ami'icar n° 1, aujourd'hui ruine historique, que l'on a exploré les rives de la Seine, la Normandie, Royaumont, Senlis, Chartres, la Beauce, Flins, Vézelay, Troyes, Gennevilliers, Conflans-Sainte-Honorine…, que l'on a campé à Rouen et à Dieppe, sans oublier plusieurs jours passés en Sologne, avec comme guide remarquablement documenté notre ami le Dr Jean Lefèvre — sans oublier les découvertes effectuées sous la direction de nos amis coopératistes à la boucherie coopérative de Meudon, à l'entrepôt coopératif d'Alfortvilie, au super-marché coopératif de Saint-Denis, au laboratoire coopératif de Gennevilliers, aux coopératives agricoles de Chartres, au Courrier Picard d'Amiens : journal rédigé et imprimé par une coopérative de production...

C'est bien là un bilan impressionnant d'expérience réalisées par la Maison, présentées par notre Société. On ne dit pas à ceux qui assistent aux séances de fin d'année scolaire : voilà ce qu'il faut faire — mais voilà ce que l'on peut faire — Voilà surtout ce que l'on peut obtenir avec des enfants déshérités et souvent inadaptés, en utilisant sans doute, chaque fois qu'on le peut, les secours de la technique et le concours des techniciens, mais ce serait une manifestation exceptionnelle, spectaculaire..., donc décevante parce que peu exemplaire, si à l'origine il n'y avait tout simplement la volonté de réaliser, de tout « recommencer à neuf », de mener jusqu'au bout l'œuvre de normalisation d'une enfance victime de la cruauté des choses, de l'injustice sociale, de l'égoïsme des hommes...

Les artisans de l'œuvre ne sont pas habitués à s'arrêter dans leur course pour se féliciter des succès obtenus. Mais les amis qui se groupent : dans notre société ne peuvent être fiers de ce qui est, que s'ils évoquent ce qui fut et s'ils sont disposés à participer selon leurs ressources et leurs moyens, à la consolidation de ce qui est, à la préparation de ce qui sera et qui se prolongera au-delà des artisans d'hier et d'aujourd'hui.

Roger HAGNAUER.


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