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Un insoumis en liberté

par Claude Pustilnicov (n° 82 du Monde Libertaire, juillet 1962)

Le Monde Libertaire La Révolution Prolétarienne

NANTES. - Le 23 mars dernier Yves Bel, avec quatre amis solidaires, se présente publiquement aux autorités pour réclamer le droit, de remplacer son temps de service militaire par un temps de service civil. Il est muni de son ordre de route prouvant qu'il est insoumis depuis quelques jours. lls sont, tous les cinq, enchaînés les uns aux autres surs les marches du Théâtre Graslin. Au-dessus d'eux, une banderole explicative : « Volontaire pour bâtir la paix en Algérie par un service civil ». Réfractaire à l'armée Yves Bel va en prison; quatre personnes veulent partager son sort. Amis et sympathisants distribuent des tracts expliquant les raisons de la manifestation.

Après une heure environ, la police intervient, brlse la chaîne qui les retient à une colonne et em.barque tout le monde. Quelques instants plus tard, au même endroit, amis et sympathisants font dix minutes de silence sous des banderoles : « Service civil, moyen de réconciliation », « Pour un service, civil en Algérie », « Non à la. haine ». Cette seconde manifestation se dispersera au bout du temps prévu.

Les cinq sont transférés à l'Hôtel de Police. Le commissaire commence par un interrogatoire d'identité. Dès cet instant, la machine grince. Aucun d'entre nous n'a sur lui de papiers et à la question rituelle, chacun répond : « Je veux être considéré et traité comme Yves Bel. Je suis tout à fait d'accord avec lui. Certains d'entre nous, depuis plusieurs mois, ont commencé ce service civil avec Yves. Si vous voulez le mettre en prison pour ce motif, vous devez nous y mettre également car, dans sa situation, nous agirions exactement de même. Vous pouvez donc, soit nous livrer aux autorités militaires tous les cinq avec l'ordre de route, soit nous libérer tous les cinq pour que nous puissions continuer ce service civil. »

Le lendemain, nous sommes désenchaînés et conduits à l'anthropométrie. Tranférés vers 16 heures devant le juge d'instruction, nous sommes ensuite écroués à la Maison d'Arrêt de Nantes où nous restons 51 jours, attendant d'être écroués sous les identités de X1, X2, X3, X4, et X5, pour Yves Bel.

Le 14 mai, nous passons en jugement, inculpés d'outrages à magistrat (pour refus de donner notre identité) et de participation à manifestation non déc1arée.

Maître Luneau assure notre défense. L'outrage à magistrat n'est pas retenu et nous sommes condamnés pour manifestation non déclarée, à 100 NF d'amende chacun plus les frais solidairement et. libérables immédiatement tous les cinq.

Comme nous ne nous estimions pas coupab1es sur le fond. Il nous est impossible de faire « amende honorable » et c'est pourquoi nous refusons de payer l'amende et les frais.

Dernière émotion. Au ,moment de la levée d'écrou, la direction de la prison 'inquiète. Il y a un insoumis parmi nous. Faut-iI le libérer ? Coups de téléphone, au procureur, au gendarmes, aux militaires. Enfin, après deux heures d'attente, les plus longues de notre incarcération, nous sortons tous les cinq.

Yves est libre. L'Armée de Paix non violente lui a accordé une permission et bientôt il reprendra. le chemin du chantier pour continuer le travail commencé. A. moins que d'ici, là les autorltés militaires l'aient mis au gnouf, car notre succès n'est que partiel et provisoire, les résultats dépendants. du degré et de la durée d'engagement ainsi que du nombre des engagés.

Si les services que rendent nos chantiers parlent mieux que des discours, nous manifestons pour montrer notre solidarité avec les victimes de la machine militaire et notre volonté de réveiller les « citoyens-spectateurs », de leurs faire prendre conscience de leurs responsabilités envers ceux qui refusent d'être les instruments de l'injustice.


en savoir plus sur Les réfractaires non-violents français contre la guerre d’Algérie en 1959 - 63

http://www.refractairesnonviolentsalgerie1959a63.org/

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