Sommaire

Construisons l'Internationale pour qu'elle réalise l'Humanité -pages : 1 - 2 - 3 - 4 -

par Roger Hagnauer (n° 81 & n° 82 d'Education et Socialisme, Bruxelles, novembre-décembre 1959 & janvier-février 1960)

Le Monde Libertaire La Révolution Prolétarienne

PREMIERE PARTIE. - DE 1914 A 1959 DIX ANS DE GUERRE - TRENTE-CINQ ANS DE GUERRE CASQUEE.
De la faillite à l'absence et aux promesses fragiles - Négations inopportunes ... efficaces à retardement - Causes et effets de la première guerre mondiale La deuxième grande guerre.

DEUXIEME PARTIE. - LES FISSURES DU BLOC ATLANTIQUE.
Capitalisme, fascisme et réaction - L'impérialisme, dernière étape du capitalisme ? - Du plan Marshall au dollar menacé La circulation mondiale des capitaux américains - Les deux tendances américaines.

TROISIEME PARTIE. - L'ECLATEMENT POSSIBLE DU BLOC SOVIETIQUE.
Commentaires successifs... - Un capitalisme sans antithèse et sans limites - Une classe nouvelle d'exploiteurs - Le socialisme dans un seul pays - Hitler et Staline dans le bassin danubien - Assouplissement du système.

QUATRIEME PARTIE. - LES TERRES DE LA MISERE IMMENSE ET EXPLOSIVE.
Les tests qui définissent les pays sous-dé-. veloppés - Colonialisme américain Loi du profit et mission impériale - L'exemple de l'Amérique latine - Une aide trop intéressée - Le« miracle» chinois - Un programme d'aide internationale - La guerre est-elle nécessaire et fatale?

CINQUIEME PARTIE. - NOTRE INTERNATIONALE OUVRIÈRE.
La classe ouvrière s'est-elle déprolétarisée ? - Ouvrier et socialiste - Socialisme revisé - La scission internationale de 1948 - La nature de la C.I.S.L. Interventions et négations internationalistes - L'organisation de la solidarité internationale - La croisade sous la bannière de l'Internationale.


Les deux tendances américaines -

Mais on ne s'attarde guère sur ces observations économiques. peut-être fondamentales. On continue d'aHirmer que le plan Marshall et le pacte Atlantique tendaient à la vassalisation de l'Europe occidentale.

Il serait évidemment ridicule de nier l'influence de la politique américaine sur notre destin. Encore faudrait-il établir qu'elle obéit à une volonté claire. ferme et droite. qu'elle est unique et cohérente .. On oublie la multiplicité des intérêts et des idéaux dans cette société qui n'est pas encore stabilisée. où un conformisme formel flotte à la surface, tandis que, bouillonnent dans les profondeurs les audaces et les aberrations, où la confiance bruyante traduit quelquefois une inquiétude inconsciente. où les idées s'apprécient surtout selon leur eHicacité concrète.

On oublie aussi que deux tendances dominantes. quelquefois concomitantes, quelquefois successives. commandent les réactions américaines sur le plan international.

1) L'isolationnisme, correspondant exactement au neutralisme européen, qui n'a jamais contrarié l'exportation des capitaux à condition que les profits restent américains. Si dangereuses - surtout lorsqu'il s'agit de réalités américaines - que soient la généralisation et l'explication par des concepts abstraits. l'isolationnisme se prolonge fort bien en panaméricanisme, ce qui signifie. en termes dairs. en exploitation intensifiée des ressources naturelles et de la main-d'œuvre d'Amérique latine. Il peut aboutir aussi à des marchandages avec l'U.R.S.S.. à l'acceptation 'de deux «empires» fermés. l'Europe, l'Afrique et l'Asie occidentale réduite au rôle de « no man's land ».

Tendance à la fois conservatrice et réactionnaire sans nul doute. Mais pas aussi utopique qu'on ne le pense. Aucune nécessité vitale. du strict point de vue capitaliste. n'oblige les Etats-Unis à chercher hors du continent américain des débouchés pour leurs marchandises et leurs capitaux.

2) Le cosmopolitisme qui n'est peut-être qu'une sorte de prolongement et d'épanouissement du patriotisme européen. On affirme que la nation américaine est un creuset où se sont fondues les immigrations européennes. C'est loin d'être accompli pour des groupes polonais. italiens, balkaniques. asiatiques .... portoricains ... appelés à constituer le prolétariat et son armée de réserve par une concentration industdelle gigantesque et accélérée (5) (avec les noirs du Sud. véritables immigrants dans le Nord)'J

Le peuple antérieur des pionniers comprend des émigrés. conscients et audacieux (souvent des proscrits politiques). venus d·Angleterre. d'Irlande. de France. d'AlIemagne, de Belgique, des Pays Scandinaves.

Ce n'est pas l'Amérique qui les a formés, ce sont eux qui ont fait les Etats-Unis. Et dans la communauté à laquelle ils ont librement adhéré. ils ne renient pas leurs origines. Nous avons rencontré. dans le Wisconsin: des, Norvégiens. des Suisses. des Allemands. facilement repérables malgré un siècle d'implantation. Et si. au sein de cette nation déjà séculaire. on ~encontre les ,plus tenaces « businessmen »... quelquefois prédicateurs congréganistes: on y a vu se lever les libéraux les plus audacieux et les plus entreprenants, ceux qui ont agi eHicacement pour l'assimi-' lation des minorités prolétariennes et contre l'odieuse discrimination raciale. Ce sont des membres et des héritiers de communautés persécutées en E~lrope qui ont souvent animé aussi - bien les syndicats les plus dynamiques (6) que les groupes de défense des droits humains.

Cette tendance spontanément s'oriente vers la solidarité internationale la plus eHicace.· Elle est aussi naturellement à la fois impériale et fédérative. c'est-à-dire qu'elle veut étendre la Cité aux limites de l'Empire et respecter l'autonomie propre de chaque particularisme national ou idéologique. Peut-être explique-t-elle aussi la naÏveté de certaine propaqande «démocratique» dans les pays sous-développés. dangereuse sans doute. beaucoup moins nocive cependant que les entreprises des gangsters tolérés ou couverts par le Département d'Etat.

On attend l'objection. Quel socialiste pourrait admettre qu'une telle tendance puisse apparaître, même provisoirement, dans la politique d'un grand Etat que le capitalisme domine? Mais c'est qu'elle peut fort bien servir les intérêts des capitalistes les plus « progressistes» et les plus prévoyants. La « récession» de 1957-1958. dont les EtatsUnis sortent à peine. a sérieusement ralenti la progression industrielle. On veut favoriser aujourd'hui et accélérer la «remontée» par une nouveIie poussée des investissements. Les deux tendances apparaissent sous les termes d'expansion et de modernisation.

L'expansion, c'est essentiellement l'exportation des capitaux. là où la main-d'œuvre reste relativement « bon marché ». Ce qui, en fin de compte. par le jeu de la concurrence. doit aboutir à un alignement au niveau le plus bas des salaires américains.

La modernisation, c'est la transformation des entreprises pour qu'une productivité accrue, grâce au progrès scientifique et technique, permette de « digérer» les revendication.s ouvrières. Illusion probablement. Mais perspicacité quant à la situation périlleuse de capitaux engagés dans des entreprises réactionnaires. sur des terres où la révolte de la misère peut imposer nationalisations et expropropriatiOlÙ. Le cosmopolitisme réclame la libre circulation des marchandises, des idées et des hommes. La revendication ouvrière et les intérêts du capitalisme moderniste peuvent aboutir à l'alignement des salaires européens au niveau le plus haut. . .

Faut-il ajouter -ce serait un autre sujet - que ces deux tendances ne s'identifient pas avec les deux grands partis américains. Il est peut-être peu de républicains vraiment « cos..; mopolites », mais nombre de démocrates du Sud sont isolationnistes et conservateurs.

TROISIEME PARTIE

L'ÉCLATEMENT POSSIBLE DU BLOC SOVIÉTIQUE -

Que penser de l'autre bloc ? Existe-t-il réellement? Ne présente-t-il aucune des fissures du bloc atlantique? Le système représente-t-il quelque chose d'essentiellement nouveau ? Mérite-t-il le qualificatif de socialiste?

Il est toujours difficile de juger une politique d'après son expression verbale. Les hommes qui parlent au nom de l'U.R.S.S. ne nous fournissent aucun moyen d'appréciation valable.

Les chefs formés à l'école stalinienne ignorent aussi bien la franchise directe que les sincérités successives. C'est-à-dire qu'il n'y a jamais rapport de 'cause à effet entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent. Ils n'usent même pas des procédés jésuites du mensonge par omission et de la restriction mentale. L'arrière-pensée ne complète pas ou ne corrige pas la pensée exprimée. Elle renferme toute la pensée. L'expression verbale ou écrite n'a pas pour objet de la traduire. ElIe n'est qu'un moyen d'aboutir à une fin secrète, qu'une sorte de langage magique déterminant les « réflexes conditionnés» des peuples soumis et des agents au sein des peuples libres.

Commentaires successifs, contradictoires et optimistes

Il en est donc des paroles officielles comme des légendes ésotériques. Ce qui compte, ce n'est pas le sens des mots, c'est l'effet que l'on veut obtenir par les mots. Quant aux agents d'exécution - des généraux aux journalistes, aux représentants des partis frères - nous rappelions, en 1953, au lendemain de l'insurrection de Berlin-Est, les conseils qu'on pouvait leur offrir, par sollicitude : «Ne parle pas. Si tu paries, n'écris pas. Si tu écris, ne publie pas. Si tu publies, .ne signe pas. Si tu signes... prépare ton auto-critique ». Ironie dans les faits, non dans la formule, d'ailleurs insuffisante.

Car on doit parler et écrire pour exprimer certaines opinions, qui pourront figurer dans un dossier d'accusation. Les journalistes de la « Pravda » et de 1'« Humanité » devaient célébrer les mérites de Béria avant juin 1953, de Malenkov et Molotov avant 1958. Et leur zèle a pu leur faire perdre leur place: .. ou leur tête. L'obéissance, déterminée par la nécessité d'aujourd'hui, n'assure pas la sécurité de demain.

Faut-il donc chercher la vérité parmi les commentateurs occidentaux, apparemment objectifs?

On proclame aujourd'hui qu'avec Khrouchtchev un climat nouveau règne sur l'empire post-stalinien, grâce aux considérables progrès de l'industrie et de la science, grâce au libéralisme de l'héritier de Staline.

Hélas! comme on a tort de conserver de vieux papiers. Les mêmes savants et publicistes, avant 1953, avaient déjà célébré les considérables progrès soviétiques.

Or, Khrouchtchev nous a appris lui-même que l'industrie souffrait d'un gigantisme délirant, d'un bureaucratisme déréglé, de carences catastrophiques; que l'agriculture, sous Malenkov, condamnait les provinces éloiHnées du centre à la disette et même à la famine.

On avait vanté aussi la saqesse de Staline, et tout en rejetant le principe de la dictature totalitaire, on attribuait à un parti-pris délirant nos informations sur les atrocités' du réqime. Le rapport secret de M. Khrouchtchev au XX' congrès du parti communiste russe a prouvé que nous restions fort en deçà de l'abominable réalité.

M. Khrouchtchev fut l'un des plus. importants diffuseurs des mensonges qu'il dénonce aujourd'hui. Est-ce une garantie de sa sincérité 'actuelle ? Le climat nouveau s'est-il révélé, après la sanglante répression de l'insurrection de Berlin-Est, ou après l'ignoble écrasement de la révolution hongroise, ou après la liquidation arbitraire de l'an ti-parti (Molotov - Malenkov), ou après les menaces contre Berlin ?

On accueillera avec prudence des découvertes qui semblent sortir du néant. .. , qui ne tiennent aucun compte d'un processus vieux de quarante-deux ans. Que penserait-on d'un historien qui jugerait la Révolution française de 1789 sur les événements de 1831 ?

On s'extasie sur la démocratisation de renseignement en U.R.S.S. On ne nous a jamais dit que jusqu'en 1956 J'enseignement secondaire était payant... ce qui signifiait une régression capitale sur les débuts de la Révolution et un retard important sur la plupart des démocraties occidentales.

On célèbre la science soviétiqque symbolisée par les «Spoutnik ». Faut-il étendre à tous les domaines cette primauté incontestable? Les débats du Comité central du Parti communiste russe, de décembre 1958, nous apprennent qu'en Biélorussie on extrait à la pelle près de neuf millions de tourbe et que l'on n'a pu « chauler» que 125.000 hectares sur 3 millions; que pour exporter d'Atlaï 13 à 14 millions de tonnes de récolte, il faut appeler de toutes les régions de l'U.R.S.S. 12' à 15.000 camions' automobiles, souvent inutilisables avant d'avoir servi.

Partisans et adversaires du régime se rencontraient pour louer ou déplorer la conquête de la jeunesse par les doctrines officielles. Or, ce sont - de l'aveu des responsables _ des' « jeunes» 'qui ont mené les rébellions dans les' pays satellites qui inspirent, en U.R.S.S., le plus d'inquiétudes aux dirigeants. Et la jeune «intelligentsia» des colonies musulmanes, soigneusement instruite par Moscou, même à Moscou apparaîtrait aujourd'hui comme la plus attachée au nationalisme indigène, la plus hostile ,à l'influence russe.

Un capitalisme sans antithèse et sans limites -

Pour apprécier la qualité et la solidité du bloc soviétique, peut-être faut-il procéder par comparaison avec l'autre « bloc ».

Nos observations nous ont amené à cette conclusion que les lois économiques _ provoquant expansion et contradictions s'appliquent sur le monde atlantique. Non pas complètement et rigoureusement. Sans parler des résistances passives ou actives, dans les pays «vassaux» (?). la puissan ce politique intervient et ,fausse le libre jeu des lois économiques ... moins d'ailleurs à l'extérieur qu'à l'intérieur des Etats-Unis (7). Le plan Marshall représente le type achevé de cette intervention politique. Nous savons qu'il a agi, en Europe, plutôt comme un mo!eur ou une amorce de l'activité économique normale.

A l'Ouest, la politique - qu'on le regrette ou qu'on s'en félicite - n'influence l'économie que médiocrement.

En est-il de même à l'Est?

Le phénomène le plus marquant, c'est certainement l'industrialisation à une allure « record» de l'U.R.S.S. La révolution boIcheviste n'a pas déterminé le mouvement: la Russie, avant 1914, connaissait une expansion industrielle relativement rapide, mais elle a forcé le rythme. La puissance politique est intervenue, sous Staline, non pour brûler les étapes, mais pour accélérer Je passage des premières, ce qui a multiplié les souffrances et les misères qui ont accompagné et facilité toute révolution industrielle.

Par quoi, en effet, celle-ci s'est-elle caractérisée dans les pays occidentaux?

Techniquement et économiquement par la production massive en série, le machinisme, la priorité de l'industrie lourde, la concentration industrieIIe.

Socialement par une réforme agraire libérant une immense armée prolétarienne ( capable, par sa densité, d'offrir des réserves de main-d'œuvre grâce au chômage endémiqué et cyclique ), par r exploitation des salariés portée au maximum, (loi d'airain des salaIl'es), par ['urbanisation rapide de la population ouvrière, génératrice de taudis infects et de mortalité vertigineuse.

Une conséquence, prévue par Marx: la concentration ouvrière déterminant l'antithèse; une classe ouvrière organisée et consciente, dont les coalitions et l'action ont limité et contenu l'exploitation capitaliste.

Une conséquence, que Marx n'a pas, prévue: la formation de nouvelles classes moyennes (paysans propriétaires, commer-çan ts, employés et fonctionnaires) capables de soutenir un Etat démocratique et de contrarier l'oligarchie capitaliste, tout en fournissant une base sociale étendue au régime.

L'industrialisation de la Russie se caractérise également par la priorité de l'industrie lourde, la concentration industrielle et le machinisme. Mais, en Europe occidentale, J'utilisation des. deux grandes inventions techniques - la machine à filer et la machine à vapeur -, ainsi d'ailleurs que l'érection des hauts-fourneaux ne furent possibles que parce que l'enrichissement de la bourgeoisie par le grand commerce permettait l'investissement de capitaux énormes dans l'industrie.

En U.R.S.S., il n'y avait pas de richesses accumulées, les capitaux étrangers avaient fui. II fallut prélever sur le revenu national. c'est-à~dire sur le travail. les capitaux néces~ saires à l'industrialisation.

La recherche du profit, en Occident, si malfaisante qu'elle soit, orientait les capitaux accumulés vers les industries rentables, et si la houille et le fer gardaient leur préémi~ nence, la production des objets fabriqués, des marchandises pout la consommation directe, suivait avec un temps de retard le développement des mines, des hauts-fourneaux et des aciéries.

En U.R.S.S., l'application des plans quinquennaux a non seulement provoqué des discordances et des anomalies ahurissantes, mais encore sacrifié constamment la production des biens de consommation au « gigéln~ tisme» de J'industrie lourde.

L'exploitation des salariés a non seulement justifié la «loi d'airain» du capitalisme (ne laisser au salarié que le strict minimum pour subsister), mais a recréé, pour le prolétariat industriel. les conditions mêmes du servage et de J'esclavage: le passeport intérieur et le livret de travail fixant le salarié à l'entreprise - les camps de concentration avec leur forçats employés dans des conditions inhumaines aux grands travaux imposés par un gigantisme monstrueux.

Karl Marx a décrit, dans «L'accumulation primitive», les exactions commises par la gentry anglaise, lorsque l'on a délibérément sacrifié les agriculteurs aux producteurs industriels. Le système des « enclosures », au XVIIIe siècle, enserrant le champ du petit paysan entre les clôtures des grands prés à moutons; l'abolition de la Loi des Pauvres, au début du XIX· siècle, contraignant les indigents, que les communes n'entretenaient plus, à choisir entre le travail forcé des « workinghouse» ou la migration vers les fabriques des villes.

La collectivisation stalinienne de l'agriculture se proposait un double objectif: livrer à l'industrie une main-d'œuvre assez bien encadrée pour accepter l'explo:tation ; empêcher la formation d'une classe de petits pay~ sans indépendants. Cette collectivisation, a provoqué non seulement de terribles misères, des déportations massives, mais encore de véritables famines et une baisse catastrophique de la production agricole.

Certains auteurs évaluent à 20 millions de cadavres le prix de cette construction 'socialiste.

Mais l'analogie des deux processus cesse lorsque l'exploitation a atteint son point culminant. C'est-à-dire qu'il manque au processus stalinien les deux forces d'humanisation relative a usystème capitaliste : l'antithèse ouvrière; le frein « démocratique» des classes moyennes.

Nous ne prétendons pas instruire ici, à nouveau, Je procès du bolchevisme. Nous savons bien que, pour Lénine et Tràtsky, les syndicats devaient être soûmis aU ParU. Mais Lénine, en 1922, confiait aux syndicats la charge de résister aux déformations bureaucratiques. Et, même sous Staline, les syndicats gardaient encore quelque velléité de défense des intérêts ouvriers.

Jusqu'en 1929, jusqu'à l'application du premier plan 'quinquennal ! Le tournànt décisÏ'f annonçait la grande purge, la liquidation des révolutionnaires dEI 1917. L'es'prit revendicatif, le salaire horaire, l'égalité des salaires, même la physiologie du travail (8) sont alors considérés comme « contre-révolutionnaires» et ennemis du régime. Et dans les statuts de la centrale syndicale, l'obéissance à l'Etat et au parti de Staline sont explicitement et impérativement formulés.

Nous aboutissons donc à une conclusion radicalement différente de celle de J'examen du premier bloc.

La subordination du social (de l'humain!) à l'économique ne s'est pas maintenue dans le régime capitaliste grâce à l'antitMse ouvrière.

Au reste. subordonner l'économique au social (la recherche du profit à la satisfaction des besoins), c'était bien l'idéid'detous les soCialistes. Et Marx, en prophétisant le passage du règne de la Néèessité 'à celui de la Liberté, n'a pas dit autre chose.

Le stalinisme a subordonné totalement le social à l'économiaue et a tenté de subordonner l'économique "au politique. Par quelle aberration peut-on qualifier de socialiste un système qui, par son principe même. bafoue
toute la pensée socialiste.

Le système s'est-il assoupli, 'après la' 'mort de Staline? C'est possible. A-t-il renié son principe fondamental ? Nous attendons qu'on nous le prouve.

Une classe nouvelle d'exploiteurs -

Nous avons voulu surtout répo~dre à èèux qui veulent nous prouver que le bloc sovietique: aussi terrible qu'il soit, s'oppose à l'autre bloc par sa nouveauté," qu'il ,marque une rupture avec l'âge èapitaliste.· Rien de nouveau pourtant dans l'essentiel: sinon le rythme, l'omnipotence du «politique », l'in-' existence d'une classe capitaliste, au sens marxiste du terme.

Mais le socialisme implique la suppression des privilèges, sinon des inégalités. Or, ce pouvoir politique exorbitant détermine la formation d'une classe nouvelle ou d'une caste qui ne dispose pas de la propriété des moyens de production, mais qui jouit de tous les revenus et profits de cette propriété. Ce n'est pas un parti, car il n'y a aucun motif «idéolo, gique » à l'adhésion, aucun débat sur les décisions du sommet. Ce n'est pas non plus un groupement de fonctionnaires. On n'y entre pas à cause de sa qualification professionnelle ou administrative. On est exclusivement un agent du Pouvoir, qui jouit des droits exorbitants que le «Parti» lui confère; on perdrait tous ses' moyens d'existence si le Parti perdait le pouvoir.

C'est cependant sur le plan international que le caractère du régime s'accuse davantage.

Le socialisme dans un seul pays -

Quelle que soit l'opinion que l'on porte sur Lénine et Trotsky, leurs idées et leur œuvre, il est un fait incontestable: c'est que, pour l'un et l'autre, la Révolution russe, conçue à la conférence internationale de Zimmerwald, ne pouvait survivre qu'en s'étendant au monde. L'échec des révolutions ouvrières, en Europe centrale, détermina un cours nouveau, dessiné déjà par 'Lénine en 1921, lorsqu'au « communisme de guerre» succéda la N.E.P. (la nouvelle politique économique).

S'agitssait-iI, dans l'esprit du créateur du bolchevisme, d'un sursis, d'une pause, avant une nouvelle poussée révolutionnaire? Qu'il l'ait dit ou non n'a guère de valeur. II se fiait sans doute à son intuition géniale. En proposant le retour à des relations normales entre l'agriculture et l'industrie, en rêvant, d'autre part, à l'électrification de la Russie condition~ nant la réalisation du sociali~me, il inclinait peut-être à ne pas forcer l'allure par une direction politique omnipotente, peut-être même à démocratiser le Parti. puis, l'Etat.

Nul ne peut interpréter la pensée posthume du maître. Mais personne ne peut se tromper sur le sens du reniement par Staline des « impératifs » internationalistes de 1917.

En lançant la formule du « Socialisme dans un seul pays», Staline était entraîné par des déductions logiques et fatales à l'autarcie, à l'économie fermée, à l'exploitation intensifiée des ouvriers, à la collectivisation forcée des campagnes, à la terreur impitoyable à l'intérieur, à la soumission absolue de toute l'Internationale communiste aux intérêts de Moscou et à sa propre volonté hypertrophiée.

L'impérialisme stalinien se trouve au point culminant de cette évolution.

Il nous paraît suffisant de rappeler à ce sujet la démonstration lumineuse de notre ami Michel Cousinet dans son œuvre, «La tragédie du marxisme» :

1) L'autarcie, ensemble économique fermé que réalise l'Etat. implique d'abord: la socialisation des pertes, l'embrigadement des chômeurs, les plans de production, un nouveau socialisme de guerre; 2) L'expansion: création d'un territoire économique aussi vaste que possible et la défense de ce territoire contre la concurrence étrangère par des barrières douanières; ce qui, pour un trust privé, n'est que la poursuite du profit maximum devient, pour un Etat autarcique, la condition de son existence ;

3) Cette expansion nécessaire dépend de raccord plus ou moins aléatoire avec d'autres Etats, parfois conclu sous la menace militaire:

4) L'indépendance de l'Etat autarcique exige son expansion dans l'espace, illimitée dans le temps, car l'autarcie complète est une chimère incompatible avec la satisfaction normale des besoins de la population.

5) La guerre permanente est donc un moyen de réaliser l'autarcie, et l'autarcie une nécessité pour mener la guerre.

Cette démonstration s'applique parfaitement au processus hitlérien de 1933 à 1945. Elle s'applique aussi au processus stalinien.

II ne suffit pas, en effet, de signaler l'analogie entre les méthodes politiques des deux totalitarismes. II se trouvera toujours des apologistes des lois de l'Histoire pour démontrer que la similitude des moyens n'implique pas l'identité des fins. On ne distinguait guère, dans le deI, la nationalité des avions de bombardement qui, en 1944, portaient Sur leurs ailes: les uns, la servitude; les autres, la libération.

Mais lorsque l'on confronte les résultats recherchés et obtenus, sur le plan écono-, mique, il est difficile de croire à des ressemblances superficielles.

Hitler et Staline dans le bassin danubien -

Or, le lieu de rencontre des deux impérialismes, le motif de la guerre germano-russe de 1941, c'est-à-dire le bassin danubien, nous offre 'un terrain de confrontation facile des deux expériences successives.

Sur le cours du Danube, la Yougoslavie occupe une place éminente. Elle occupe l'un des quatre grands bassins séparés par des étranglements et, par sa situation au seuil du défilé des Portes de fer, elle s'interpose entre le Danube maritime et la Hongrie.

La Yougoslavie était, jusqu'en 1939, un pays essentiellement agricole, dont les exportations n'équilibraient pas les importations. Frappé par la grande crise mondiale de 1929, le commerce extérieur de la Yougoslavie tombe de 273 millions de dollars-or en 1929 à 85 en 1933. La part de l'Allemagne atteignait 13,3 % de ce total. Mais déjà à ce moment, le retrait des marchandises et des capitaux occidentaux laisse à l'Allemagne la première place: 19 % des importations, contre des exportations quatre 'fois et demi moins importantes.

En 1937, après quatre années d'expansion hitlérienne, le commerce extérieur yougoslave montait à 155 millions de dollars or. Mais la part de l'Allemagne atteignait 32,4 % des Importations et 21,7 % des exportations. La y ougoslavie subit la loi du plus 'fort. Elle doit accepter des prix artificiels supérieurs à ceux du marché mondial, le cours du mark étant fixé arbitrairement au-dessus de sa vraie valeur, ce qui alourdissait le déficit de la Yougoslavie. La pratique du «clearing» immobilisait les crédits jusqu'à une compensation impossible ,; la Y ougoslavie et les autres Etats agricoles tombaient sous la dépendance économique d'abord, financière en,suite de l'Allemagne hitlérienne. La conquête politique acheva l'opération en 1941.

Staline, vainqueur, prend la place d'Hitler.

Mais, cette fois, la puissance- politique s'exerce préalablement. Sauf en Yougoslavie, les gouvernements staliniens sont installés par les armées rouges et, de 1945 à 1948, les Staliniens orthodoxes mais trop « nationaux» sont épurés et remplacés par des Staliniens formés à Moscou. Outre les démontages, les spoliations directes au profit de la Russie (le pétrole de Roumanie, par exemple), on emploie le système des sociétés mixtes à participation russe prédominante; on impose des traités de commerce où les exportations des satellites en U.R.S.S. sont évaluées aux taux d'avant-guerre, tandis que les exportations russes le sont aux prix mondiaux, avec surévaluation artificielle de la valeur du rouble. Enfin, Staline interdit tout accord bilatéral..r entre ses vassaux et oriente toute leur économi'e selon les intérêts de la métropole. De 1945 à 1948, les importations russes augmentent de 2.314 % ; les exportations des satellites en U.R.S.S. de 814 %.

La Yougoslavie subit, dès 1945, cette loi inflexible. D'abord une croissance anormale de l'industrie lourde. Puis le blocage de celleci, afin de réduire le pays au rôle de fournisseur de' produits agricoles en U.R.S.S.

Mais, ici, on se heurte à un gouvernement dictatorial et national. C'est la rupture de 1948.

Comment l'empereur de Moscou réagit-il sur le plan économique. En organisant le blocus du rebelle.

En 1947, la Yougoslavie reçoit du hltlC sovi~t~que ~1 ,8 % !Je s~s import.a!}ons et lui expedze 48,1 % de ses exportatIOns. -,

Au cours de l'année 1948 et des trois premier's trimestres de 1949 (selon un réquisitoire de Tito contre' Moscou, prononcé el) 1950), ces pourcentage:> tombent successivement: pour les importations sOlJi~tiqlles, de 43 .. 3 % à 26, 15 %, puis 1~,8 %, enfin 3.2/ %; pour les exportations yougoslaves, de 49,1, % à 23,8 %, puis 22,2 %, enfin 7,7 %.

La Yougoslavie aurait finalement Succomné, si elle n'avait reçu des crédits américains et 'des dons en nature, selon la'procédure du plan' Marshall, poùr une valeur totale -de 231 millions de dollars.

L'exemple de la Yougoslavie illustre également la méthode soviétique de distribution des crédits. Lorsque la rupture se produisit, les accords signés à ce sujet sont dénoncés unilatéralement. On sait que Khrouchtchev a voulu consacrer la réconciliation avec Tito par quelques manifestations spectaculaires ... et l'octroi de nouveaux crédits à long terme, dans des conditions plus avantageuses que celles des crédits américains.

Aujourd'hUi, les liens politiques sont 'à nouveau rompus et les contrats passés sont méprisés par Krouchtchev avec autant de désinvolture que par Staline.

Cette expansion, sous forme d'un monopole exclusif. ne s'identifie pas, en effet, à l'impérialisme capitaliste, Elle est pire; ellé nous ramène à l'époque de la colonisation espagnole dans l'Amérique du XVI" siècle et même aux atrocités des impérialismes antiques.

Staline a imposé des transferts de populations allemandes, en Pologne, en Tchécoslovaquie, dans les pays baltes qui ont laissé sur les routes des millions de cadavres. II a déporté des peuples entiers: les Karatchaïs, les Techtchens, les Ingouches, les Kalmoutes, les Balkais ...

Le socialisme dans' un seul pays aboutit normalement au despotisme parfait, en Russie, à l'accomplissement total de l'asservissement des peuples colonisés.

Assouplissement du système ?

Les optimistes... et les réalistes ne nous entendent guère, même s'ils nous écoutent.

«Tout cela ... c'est le passé ». Alors, pourquoi ne pas l'avoir dit hier ? On pourrait peut~être se réjouir avec vous aujourd'hui. Mais vous ressemblez à cette famille qui prouve la santé de l'un de ses membres par le succès de l'élimination chirurgicale d'organes corrompus. Mais qui, avant l'intervention, vantait avec autant de conviction la santé du même corps, dont elle ignorait la corruption interne.

La seule question que peuvent se poser les partisans de la Paix et de la Liberté porte uniquement sur le sens de l'évolution. S'agit-il d'un assainissement ou d'un assouplissement du système? Dans le premier cas, le système se renforce et les améliorations actuelles portent les prodromes de périls beaucoup plus lourds pour nos idéaux. Dans le second cas, l'évolution est favorable, si l'on espère la seule issue satisfaisante: 'c'est-'àdire la disparition du système. II convient, sur ce point, de comparer encore les deux mondes. Le capitaiisme peut subsister tant que le profit peut se maintenir: et croître, malgré les contrôles sur: son expansion, les limites de l'exploitation. Le totalitarisme repose sur le Pouvoir politique total. Il peut libérer: quelques activités économiques, s'il 'dispose toujours du moyen de les r:éduire ou de les supprimer. En s'assouplissant,. il cesse d'être lui-même; il perd sa raison d'êtr:e et son êtré:. '

Notre raison d'espérer se base sur notre conviction que les changements opérés ont été déterminés d'abord par des mouvements ~pontanés en U.R.s..S. et chez les satellites; ensuite par l'impossibilité économique de maintenir la rigouse centralisation impériale.

On est incomplètement renseigné sur les mouvements en U.R.S.S. On sait aujourd'hui que les grèves tragiques dans les camps de déportation ne furent pas seulement des révoltes désespérées, qu'elles révélèrent l'existence d'une organisation créant même des liaisons entre les camps, et d'une conscience que notre Fernand Pelloutier (9) aurait appelé chez les forçats «la science de leur malheur» (10). On sait aussi, par les aveux des officiels, que des résistances passives et actives, sporadiques, se sont manifestées dans ,le usines,' dans les campagnes, dans l'université.

On connaît mieux l'histoire des révoltes dans les pays satellites, qui ont éclaté presque partout avec plus ou moins de profondeur et de violence. Sans doute, a-t-on pu les caractériser comme des vagues nationalistes. Dans tout pays asservi ou colonisé, la libération impose la résistance nationale. Mais celles qui atteignirent le maximum, en Pologne et surtout en Hongrie, se prolongèrent naturellement en mouvements spécifiquement ouvriers. En Hongrie, en 1956, ce furent de véritables «soviets» (tels qu'ils furent en Russie en 1905 et en 1917) qui prolongèrent l'insurrection au delà de l'écrasement de Budapest par les soudards de Moscou.

En Pologne, le gomulkisme- favorisa au début l'expérience de conseils d'entreprise, de gestion autonome des entreprises qui s'orientait vers une véritable révolution. Aussi fut~elle brisée par Gomulka.

II est incontestable que le système totalitaire se heurte, d'autre part, à une contradiction interne, singulièrement grave. II faut rapprocher les deux branches des ciseaux, c'est-à-dire développer la production des biens de consommation, élever le niveau général de vie du peuple russe et des peuples sa tellites.

Les «privilégiés» veulent d'abord utiliser leurs privilèges à la jouissance de biens multiples et supérieurs, d'installations luxueuses. Ce qui peut les opposer aux prévoyants détenteurs du Pouvoir.

Les peuples peuvent réclamer au delà de ce qu'on accorde, en vertu de cette loi, faCIlement vérifiée, que les besoins se multiplient dès que l' on s'est hissé, si peu que ce soit, ,ru-dessus du strict minimum vital.

Enfin, l'empire post-stalinien peut-il assul'el - par ses productions propres ou par, des échanges hors de ses limites - à la fois l'expans~on de ses industries lourdes, les servitudes de ses armements, l'accroissement des biens de consommation, la consolidation des privilèges économiques et sociaux de la caste, la distribution de crédits dans les pays dont on veut gagner l'alliance ou la neutralité? Le doute est permis. Ce qui n'est pas douteux, c'est que le Pouvoir totalitaire impose la priorité de l'industrie lourde, des dépenses d'armement, des moyens de propagande extérieure. Pourra-t-il résister aux pressions des privilégiés et des peuples, que l'on a amorcées en accordant quelques satisfactions, insuffisantes par principe autant que par évaluation sérieuse?

(à suivre).

Roger HAGNAUER.

P.-S. - Les événements de septembre et d'octobre 1959 n'apportent rien qui puisse modifier nos observations. Les conversations entre chefs d'Etat sans être négligeables, ne peuvent transformer les bases fondamentales des systèmes. Il est des positions tactiques qu'il faut repérer. Par exemple, la tendance russe à dissocier l'Europe et surtout à séparer l'Allemagne et la France.


[*] en savoir plus sur :

- la Centrale d'éducation socialiste, crée en 1911 à Bruxelles, devenu le PAC, Présence et Action Culturelle, qui a édité la revue « Éducation et Socialisme »,

- sur la Révolution prolétarienne (textes publiés dans la R.P.) sur le site de

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